Les termes
"musique arabe" prêtent à certaines équivoques : ils sont justifiés si
l’on désigne par là l’expression historique d’une civilisation dont la
langue arabe et la culture islamique constituent les deux axes
fondamentaux ; mais ils sont impropres si l’on entend par "musique
arabe" les formes d’un art inhérent aux Arabes et à l’Arabie définis
ethniquement et géographiquement. Cet art couvre en fait des réalités
esthétiques et ethnomusicologiques variées et parfois fort
différentes, mais il est marqué au sceau unificateur de l’Islam,
lequel a pris racine et s’est principalement exprimé en arabe.
Il faut en outre
voir dans cette civilisation arabo-musulmane le point de convergence
des vieilles civilisations de l’Orient mésopotamien, égyptien,
assyro-babylonien, indo-iranien et byzantin, synthèse dont l’Orient
musulman se veut l’héritier. L’arabe devient ainsi un dénominateur
commun aux peuples comme à leurs expressions culturelles, du Golfe
arabo-persique à l’Atlantique, de l’océan Indien au Caucase et en Asie
centrale, tandis que l’Islam, religion et civilisation, fondra dans
l’unité de foi et un même mode de pensée, de sentir et de vivre, les
deux parties autrefois séparées de l’Orient méditérranée et
indo-iranien : très au-delà de son aire de domination, son influence
atteindra l’extrême Asie et s’étendra vers l’Occident jusqu’en Europe
des l’Est et de l’Ouest. Il se crée en conséquence une identité
facilement ambiguë entre "arabe" et "islamique", qui s’est appliquée
plus particulièrement au domaine du langage musical. "Musique arabe"
et "musique de l’Islam" ou du "Monde musulman" sont soit confondues,
soit considérées comme deux cultures musicales tout à fait distinctes.
[...]
S’agissant du
processus historique, la musique du monde musulman trouve son berceau
en Arabie, lui empruntant son substrat linguistique et ses formes
constitutives embryonnaires. À ce plan, les deux appelations "musique
arabe" et "musique islamique" se recouvrent. Mais l’Islam, véhiculant
sa langue et sa culture d’origine, a imposé sa civilisation unitaire à
l’ensemble du Proche-Orient, méditerranéen comme iranien, étendant le
champs de son influence culturelle à des continents et des peuples
situés au delà de l’aire arabe et arabophone, voire même islamique.
Dans le domaine
de l’expression musicale, une première unité de fond va englober non
seulement l’art des Arabes ou arabophones, mais aussi celui des Turcs
et des Iraniens. Elle se manifeste essentiellement dans la musique
savante de l’Islam, qu’elle s’intitule arabe, turque ou iranienne. Les
références aux grands théoriciens classiques de cette musique
témoignent de cette unité encore aujourd’hui : Al-Fārābī (Alfarabius)
est également revendiqué par les Arabes et les Turcs ; Ibn Sīna
(Avicenne) est réclamé à la fois par les Iraniens, les Turcs et les
Arabes. La théorie de l’échelle musicale fut empruntée essentiellement
aux Grecs, tandis que les formes et structures des Maqām
(modes) sont en partie d’origine persane ; ceux-ci gardent jusqu’à nos
jours, pour les Arabes comme pour les Turcs et les Iraniens, les noms
persans d’autrefois : Rast, Sēh-gah, Tchahār-gah, Nahawand, Nowrūz,
etc. La terminologie des rythmes a en revanche conservé ses
origines arabes : Ramal, Thaqīl, Khafīf, Basīṭ, Dārj... Ce
phénomène est encore plus marqué dans le domaine de l’organologie où
les instruments de musique fondamentaux se retrouvent sous des aspects
assez peu modifiés dans l’ensemble de l’aire islamique et même
au-delà, partout où l’Islam fut présent de façon permanente ou
provisoire, comme en Inde et jusqu’en Chine.
Mais les mêmes
conditions géo-politiques qui favorisèrent cette unité de la
civilisation musicale furent par ailleurs un facteur de diversité dans
la mesure où les ethnies absorbées par les conquêtes ou fixées par
l’habitat n’abandonnèrent pas pour autant leurs patrimoines
autochtones. Ces particularismes se différencient plus nettement dans
ce qu’on peut appeler le langage musical d’essence populaire. Ce
domaine, qui relèvre davantage de l’ethnomusicologie, constitue une
entité riche et complexe qu’il importe de ne pas confondre avec le
langage classique bénéficiant d’une attention bien plus marquée. [...]
Cette diversité
n’a pas épargné la musique classique de l’Islam elle-même dans la
mesure où le substrat ethnique, si présent dans les musiques
populaires, marqua de son empreinte l’évolution du langage musical
dans les trois grandes aires ethnolinguistiques de l’Islam
traditionnel, surtout au niveau des formes et de la pratique : ce qui
justifie qu’aujourd’hui on distingue et analyse séparément les
musiques dites arabe, turque et persane.