S A N A B E L

Ulysse from Bagdad


Eric-Emmanuel Schmitt

Romancier, dramaturge et metteur en scène, Eric-Emmanuel Schmitt, l'un des auteurs francophones les plus connus à l'étranger, publie un nouveau roman, Ulysse from Bagdad, chez Albin Michel.

Dans cet opus, l'auteur s'intéresse, à travers le parcours d'un réfugié, au problème de l'immigration clandestine.

Saad quitte Bagdad pour rejoindre l'Europe. Mais pour y parvenir, il devra affronter des tempêtes et divers trafics. Cette épopée picaresque contemporaine éclaire le lecteur sur des questions d'actualité, notamment la condition humaine et la problématique de l'identité......... plus...

 

 
Imprimer Envoyer
Révolution en terre d'islam

La vie sexuelle de Salwa A. N.

Par Grégoire Leménager

Publié en arabe l'an dernier, et désormais traduit dans «la langue de Sade», «la Preuve par le miel» célèbre le plaisir féminin en s'appuyant sur une littérature érotique méconnue (extraits à lire ici)

 

Contre «la loi sacrée de la tartuferie» qui sévit dans le monde musulman contemporain, mais aussi contre les clichés essentialistes dont on l'affuble, elle revendique la monogamie par intermittence: «J'ai l'esprit polygame, je le sais, comme presque toutes les femmes. Ils nous ont appris le contraire, mais je sais que je le suis par nature.» On voit par là que pour Salwa Al Neimi le plaisir n'est pas le privilège du mâle occidental: «Je baise, donc je suis», peut-on lire dans un brillant petit livre qu'elle présente prudemment comme un roman, mais qui tient à la fois de la confession libertine et de l'essai savant.

 

 

Salwa Al Neimi_200.jpg
©T. Langro
Salwa Al Neimi est syrienne, mais vit à Paris. Elle a traduit en français un choix de ses poèmes en 2003, sous le titre "Mes ancêtres les assassins".

 

Toute la question, pour cette poétesse syrienne, était au fond de relever ce défi: «Pourquoi ne puis-je le dire, ni l'écrire en arabe? En arabe, de nos jours, le mot «baiser» est banni.» Elle l'a écrit. Et en arabe. En s'insurgeant contre le correcteur orthographique de son ordinateur qui, à force de souligner en rouge tous les dérivés du verbe interdit, lui semblait programmé pour «castrer la langue». En prêtant sa plume légère à une bibliothécaire qui, devenue «experte clandestine en livres érotiques», démontre ici, à grands renforts de citations puisées dans un patrimoine millénaire, que «l'arabe est la langue du sexe». En s'appuyant sur la parole du Prophète lui-même pour affirmer que «le sexe est une grâce divine». A chacun son fondamentalisme; elle trouve le sien dans un retour aux textes qui célèbrent le fondement.

 

C'est une ««intifada» sexuelle sans précédent», a commenté «avec un long soupir de soulagement» un journaliste des Emirats arabes, tandis que le quotidien libanais «Al-Akhbar» (réputé proche du Hezbollah) disait, lui aussi, le plus grand bien de ce «livre qui libère, qui séduit et qui devance les hommes». Son héroïne y évoque pourtant ses amants, la façon dont elle invite l'un d'eux à glisser une main entre ses cuisses pour «goûter» la «douceur du miel», ou encore des histoires d'adultères, «insoupçonnables dans ce monde de «takya», de dissimulation, qui a dû apprendre à vivre la sexualité [...] dans la duplicité».

 

Mais Salwa Al Neimi a visé parfaitement juste en rendant hommage aux noms et textes d'Ahmad al-Tifachi, Ibn Arabi et Ali Ibn Nasr, ou encore de la légendaire El-Alfya, cette «pionnière» qu'on appelait «la Milliaire» parce qu'elle avait «dormi avec mille hommes». «Dormi», c'est-à-dire «baisé», comme osaient l'écrire les Arabes anciens chez qui «les mots étaient précis». Dans «la Preuve par le miel», ils le sont à l'évidence aussi; c'est ce qui fait son prix.

 

G.L.

 

 

«La Preuve par le miel», par Salwa Al Neimi, trad. de l'arabe par Oscar Heliani et adapté en français par l'auteur, Robert Laffont, 182 p., 14 euros.

 

Source: «le Nouvel Observateur» du 29 mai 2008.

 

««L'arabe est la langue du sexe»

Par Salwa Al Neimi (Écrivain)

Dans cet audacieux roman érotique, qui a créé l'événement dans le monde arabe, et que voilà traduit «dans la langue de Sade», la poétesse syrienne célèbre à la fois le plaisir féminin et un patrimoine littéraire trop souvent occulté. Extraits

«Le scandale est-il de commettre un acte ou d'en parler?»

La liberté des anciens me narguait, avec ces cortèges de mots que je n'ose prononcer ni même écrire. Un langage excitant. Je ne pouvais en lire la moindre ligne sans mouiller. Une langue étrangère n'aurait pu me faire cet effet. Selon moi, l'arabe est la langue du sexe. Aucune langue ne peut le remplacer à l'heure de la fièvre, même auprès des hommes qui ne parlent pas, et sans traduction!

Les mots interdits rappelaient un passé de frustration, et la résistance qui l'accompagnait. L'étonnant est que je n'employais pas ces termes, même en pensée. Des mots faits pour êtres lus. Pas écrits ni prononcés. Aujourd'hui encore, il m'est difficile d'appliquer à mon histoire ces mots si crus. Je les évite. Je peux les citer avec l'innocence d'un enfant, mais jamais pour évoquer mes rencontres. Mon histoire est une autre histoire.

Les œuvres érotiques arabes sont une part de mon univers. De mon imaginaire. De ma vie sexuelle. Avant le Penseur, avec lui, après lui. Dans ce tissu d'expériences croisées, il est impossible de défaire le moindre fil. L'enchevêtrement est organique. Oui, organique. Quel autre mot employer?

Au commencement, je ne voulais pas que ce tissu soit défait. Je ne voulais pas lever le voile. Je n'ai même jamais osé en parler.

Le scandale est-il de commettre un acte ou d'en parler? J'étais surprise de ma question et je me disais: Mes maîtres anciens étaient au-dessus de cela. Ai-je dit scandale? Quel scandale? Être une femme compromet-il mes lectures secrètes?

En faire un secret procédait de mon éducation châtrée. Pourquoi pourrais-je me vanter de lire la littérature pornographique d'Extrême-Orient et d'Occident et devrais-je taire ma lecture de Tifachi? Pourquoi devrais-je crier haut et fort ma passion pour Georges Bataille, Henry Miller, le marquis de Sade, Casanova et le Kama Sutra et passer sous silence Suyuti et Nafzawi? Enfin... ce temps est révolu. Mes lectures clandestines sont devenues à la mode. Aujourd'hui, tout le monde en parle, à commencer par moi. Mon secret a éclaté au grand jour.

«Une musulmane d'excellence»

Le Penseur est une histoire à lui seul.

Je partage ma vie en deux époques: av. P. et apr. P. Avant le Penseur et après le Penseur.

J'arrivais chez lui mouillée. Je pensais à lui et, déjà, j'étais prête à l'amour.

Le Penseur me répétait: Tu es toujours excitée. Je ne t'ai jamais vue que prête à l'amour. Je souriais, sans juger utile de lui répondre qu'il était cause de mon état. Je fondais sur lui, et son opinion se confirmait.

Un soir, dans le métro. Assise, l'esprit ailleurs, je savourais les souvenirs de notre rendez-vous. Un regard a attiré mon attention. Un homme était assis en face de moi, qui me dévisageait, et son expression me disait qu'il lisait dans mes pensées. Il était comme plongé dans la contemplation d'un film classé X. Je me suis rappelé cet autre jour dans un café. Je m'efforçais de contenir mon désir pour lui, et le Penseur a dit: Avant toi, je n'avais jamais connu de femme dont on pouvait lire sur le visage son érection.

J'arrivais chez lui mouillée. Il glissait son doigt entre mes cuisses pour y cueillir «le miel» comme il l'appelait. Il le goûtait, puis m'embrassait en fouillant au plus profond de ma bouche. Je lui disais: Il est clair que tu appliques les commandements du Prophète et que tu suis son exemple: Aucun de vous ne doit prendre sa femme comme le font les animaux. Que des messagers s'interposent entre vous: le baiser et la parole. Et Aïcha, l'épouse favorite du Prophète, a dit: Lorsque que le messager de Dieu embrassait l'une d'entre vous, il lui suçait la langue.

Comment pourrais-je renier cet héritage? Comment ne pas le rappeler au Penseur? Inutile, en fait, de lui rappeler son héritage. En ce domaine il était un musulman d'excellence. Moi aussi.

Paradise now!

Mes lectures secrètes me donnent à penser que les Arabes sont le seul peuple au monde pour lequel le sexe est une grâce dont il faut remercier Dieu. Cheikh Sidi Mohammed al-Nafzawi, savant et courageux, paix à son âme, commence ainsi son ouvrage Le Jardin parfumé: Gloire à Dieu qui a fait que le grand plaisir de l'homme se trouve dans le con de la femme et que celui de la femme s'incarne dans le membre de l'homme. Le con ne se calme, ne s'apaise, ne trouve satisfaction qu'après sa visite par le membre masculin. Le membre de l'homme trouve son salut dans le vagin.

Les écrivains arabes estiment que, parmi les bienfaits du coït, outre la perpétuation de l'espèce, figure un aperçu du paradis. Le coït présage nécessairement des plaisirs dispensés dans l'au-delà, car faire ainsi miroiter un bonheur en réalité inexistant serait vain.

Goûtons-nous en ce monde une part de la récompense promise, qui nous sera donnée au paradis? En économie, on parlerait des moteurs de production. Le sexe est un effluve dont la piste conduit au paradis. Là où la verge ne se lasse point, là où le con ne se cache point, le désir est sans fin. Il y a, dans le désir du coït, une sorte de sagesse engendrant, à long terme, du plaisir. Par ailleurs, il présage des plaisirs promis au paradis, incitant ainsi à les quérir en vue de les mériter. Observez la grâce du Ciel qui d'un désir, d'un seul, engendre deux vies. L'une visible et l'autre cachée. La vie de l'homme, en perpétuant sa race, et la vie cachée, qui est celle de l'au-delà. Ainsi, le plaisir assouvi attise l'envie d'un plaisir perpétuel.